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Eté 07: Katsaris interprète Theodorakis



CD
LE CHAINON MANQUANT

Mikis Theodorakis: Œuvres pour piano et orchestre; Suite n°1, Concerto, Symphonie n°2 (1er enregistrement mondial); Cyprien Katsaris, piano; Chorale Enfantine Marie-Astrid, Mondercange, Orchestre Symphonique RTL, Mikis Theodorakis; 2 CD PIANO 21 P21 027-A; (114:45); 1982-2007


Katsaris - Theodorakis
Enfin, doit-on dire! Ce double CD est, en effet, important pour plusieurs raisons. D’abord, il nous présente dans une interprétation cautionnée par le compositeur lui-même la seule symphonie de Theodorakis qui ne figure pas encore au catalogue CD, à savoir la deuxième, le „Chant de la Terre“.

Ensuite, cette œuvre elle-même a une signification essentielle dans sa démarche créatrice.
Enfin, outre les qualités intrinsèques des interprétations, la combinaison des trois grandes partitions de Theodorakis pour piano soliste et orchestre est une façon particulièrement intelligente de faire comprendre aux auditeurs le cheminement musical et spirituel du compositeur.
Commençons par cet aspect-là.

En 1980, la Symphonie n°2 a marqué le retour de Theodorakis à la musique absolue, après vingt ans de créations musicales au service de la cause grecque et du combat pour la liberté. Elle est en même temps une transformation, voire une transfiguration, de la Suite pour piano et orchestre de 1954-55, écrite alors que Theodorakis avait tout juste commencé ses études au Conservatoire de Paris, et cette Suite est une œuvre encore totalement marquée par les souffrances endurées durant la guerre civile et les tortures subies à Makronissos, l’île de l’horreur. Theodorakis la reprend dans la Symphonie en la combinant avec la toute dernière composition réalisée à Paris, son ballet „Antigone“ créé à Covent Garden, et fait ainsi la synthèse entre l’élément dionysiaque et l’élément apollinien, une synthèse qui a toujours été primordiale dans sa démarche créatrice. Le Concerto quant à lui montre le chemin parcouru en trois années seulement et la maîtrise technique acquise à Paris.

L’auditeur a ainsi la possibilité de suivre pas à pas cette démarche et de découvrir le cheminement de Theodorakis vers la plénitude créatrice. La Symphonie n°2 est une grande œuvre, un incontestable chef-d’œuvre. Elle montre non seulement un savoir-faire remarquable, une richesse d’harmonies, de couleurs, d’expressions rares et une plénitude expressive, mais aussi une profondeur de pensée, une spiritualité qui est l’expression même de l’engagement de Theodorakis dans le monde et sa préoccupation pour la destinée de notre planète menacée. Le contenu spirituel de la symphonie est en effet le „Chant de la Terre“, son chant ultime avant que l’homme n’ait réussi à la détruire et à se détruire lui-même.

En même temps, cette symphonie est devenu le point de départ pour la dernière grande étape de la démarche créatrice de Theodorakis, sa réorientation vers la musique symphonique (ont suivi, en effet, les Symphonies n°3, 4 et 7 et la „Passion des Sadducéens“), vers la musique byzantine (avec la „Missa Greca“ et le „Requiem“), et surtout, vers l’opéra: „Karyotakis“ et la tétralogie classique, „Médée“, „Electre“ (création à Luxembourg, le 2 mai 1995), „Antigone“ et „Lysistrata“.
Il importait donc que cet enregistrement soit publié.

D’autant plus qu’il est en tous points remarquables. Un excellent travail a été fait sur la mise en valeur des bandes originales datant de 1982. La musique „sonne“ vraiment bien. Mais surtout: les interprétations sont de très haut niveau. Quitte à ce que l’on connaisse le talent fou de Cyprien Katsaris, l’aisance avec laquelle il se joue de toutes les difficultés techniques, tout en conservant à son jeu la grâce, la finesse et l’élégance, il y a ici quelque chose d’autre qui s’ajoute ici. C’est l’identité de vue, la communauté d’esprit avec le compositeur. Il faut dire ce qui est: Seuls des Grecs et des Chypriotes réussissent pleinement à rendre l’âme de la musique hellénique, et c’est précisément cette âme qu’on retrouve dans les trois interprétations. D’autant plus que Theodorakis, comme chef d’orchestre, est inspirateur pour l’orchestre de RTL, maintenant l’OPL, qui joue non seulement avec tout son talent, mais surtout avec un feu vraiment sacré. (Que la Deuxième Symphonie lui convienne bien, il l’a encore prouvé en 2002 quand il a donné l’œuvre au Mégaron d’Athènes sous la baguette, elle aussi très inspirée, de Bramwell Tovey. Mais ça c’est une autre histoire.)

Réjouissons-nous donc de pouvoir enfin disposer du „chaînon manquant“ de la musique symphonique de Theodorakis dans des interprétations qui méritent respect, admiration et reconnaissance.
GW

Ce commentaire est publié dans PIZZICATO septembre 2007. Le double-CD est primé d'un „Supersonic“