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26.03.07: Légion d'honneur: Réponse de Mikis Theodorakis





Une cérémonie d'une grande dignité


S.E. Monsieur le Ministre, S.E . Monsieur l’Ambassadeur,

Je vous remercie de transmettre au Président de la République française M. CHIRAC, ma profonde émotion et mes remerciements les plus vifs.

C’est un très grand honneur pour moi comme d’ailleurs le sont mon amour et mon admiration à l’égard du peuple français et de la nation française. Ma propre reconnaissance et celle de ma famille sont encore plus grandes du fait de l’hospitalité que vous nous avez offerte aux heures difficiles pendant la dictature militaire. Pour moi personnellement c’est un homme politique français qui m’a libéré et l’avion qui m’a amené à Paris était français. Un peu plus tard ce sont deux Français qui ont « enlevé » ma famille pour l’amener au péril de leur vie en Turquie et de là, à partir de Smyrne (Izmir) c’est un français célèbre, le professeur Roger MILLIEX, qui les a fait voyager par avion à Paris.

De 1954 à 1995 notre vie a été partagée entre Athènes et Paris. Nous y avons achevé nos études, Myrto la médecine et moi la musique. C’est à Paris que sont nés nos deux enfants, Margarita et Giorgos . C’est là-bas que j’ai écrit les 3/5ème de ma musique. Et il est curieux que mes chansons les plus populaires en Grèce aient été écrites à Paris.

C’est à Paris et plus précisément au théâtre Sarah Bernhard que j’ai débuté ma carrière internationale dans le domaine de la musique symphonique avec les ballets de Ludmila Tcherina. Plus tard c’est également à Paris qu’était situé le siège du Front Patriotique contre la dictature militaire, dont je fus le Président et Mélina Mercouri un des membres. C’est encore Paris que se trouvait le centre où j’ai commencé à composer avec mon orchestre populaire, avec Maria Farantouri, avec Petros Pandis et d’autres chanteurs, pour transmettre le message musical de la résistance partout dans le monde. Il est incroyable encore pour moi aujourd’hui de croire que nous avons pu effectuer 1000 concerts sur tous les continents.

A un moment aussi symbolique et officiel pour moi, je tiens à souligner, le plaisir particulier et l’honneur que m’a procuré mon amitié avec François Mitterrand. Toutefois, au-delà de la satisfaction sentimentale, je dois dire que la discussion avec lui était une école d’esthétique philosophique et de sagesse politique.

Je me souviens qu’en 1976 alors que je me trouvais dans une situation difficile en raison de la conjoncture politique en Grèce, il m’a téléphoné et m’a dit : « je sais que tu traverses des moments difficiles. Je viens près de toi pour t’aider ». Il est venu et durant une semaine est resté dans ma maison de campagne à Vrachati en laissant sans voix mes adversaires politiques ainsi que l’opinion publique, car bien qu’il n’ait pas encore été élu à la présidence, son prestige était énorme. Un de ses derniers voyage a eu lieu en Grèce, en compagnie de Costas Gavras. Lorsque je l’ai invité à dîner, il m’a demandé d’inviter également Mélina et Jules Dassin. Nous avons ensuite été photographiés avec l’Acropole en arrière-plan. Lorsque, peu après, il a quitté ce monde, presque en même temps que Mélina, j’ai pensé qu’avec eux une page de l’histoire était tournée.

Durant nos discussions interminables, il était logique que l’Europe soit au centre de notre intérêt. Mitterrand était un homme profondément cultivé, qui plaçait très haut l’aune de la culture. Il rêvait de l’Europe, dont, grâce à la diversité de ses cultures, à la connaissance mutuelle, à l’interaction et à la fermentation il surgirait finalement une nouvelle culture paneuropéenne.

Ainsi nous avions pensé ensemble, en 1988, à une rencontre des chefs européens à Delphes où lui-même et Andréas Papandréou seraient les rapporteurs pour une nouvelle mise en valeur de l’importance de la culture dans le développement de l’Europe.

L’infortune est que depuis lors la situation a empiré dans le domaine de la Culture, particulièrement dans le domaine de l’art de masse, c’est-à-dire celui qui concerne les plus grandes fractions du peuple et en particulier la jeunesse, comme le cinéma (films et vidéo) et la chanson.

C’est une erreur de considérer que cet art de masse est indigne d’attention par rapport à l’art prétendu supérieur ; sinon, c’est comme si on ignorait son influence profonde sur le formation de l’esthétique mais également sur l’éthique, le caractère et le comportement de tout citoyen. Et, bien entendu, sur la conservation ou la disparition de chaque particularité nationale et finalement de l’identité des membres de la communauté européenne multinationale et multiforme.

D’ailleurs cette invasion jamais vu et de plus en plus massive de la sous-culture américaine ne se fait pas tout simplement pour des raisons économiques. Elle cache en elle la logique de la prépondérance idéologique et politique visant à la obéissance des Peuples de l’Europe aux dessins stratégiques de la politique américaine, qui sont tout sauf innocents.

Toutefois je me pencherai plus sur le fait qu’avec la suprématie de la sous-culture dans les secteurs sensibles de la vie sociale, le niveau esthétique, culturel, psychique, moral et politique de nos Peuples se déprécie de façon tragique et dangereuse.

Je crois que la France et le gouvernement français, en raison du grand prestige de votre pays mais également de sa contribution particulière dans la création de la civilisation contemporaine, devraient être chef de file de façon que les problèmes de la civilisation, en particulier ce qui a trait aux peuples et à la jeunesse de l’Europe, soient débattus de façon sérieuse et responsable. Qu’enfin soit constituée un congrès paneuropéen avec la participation de représentants de la politique et de la culture.

Pour terminer je souhaite seulement vous dire que dans cette rencontre à Delphes, qui n’a jamais eu lieu, les deux responsables politiques que j’ai mentionnés précédemment avaient convenu avec moi que la Culture ne constituait pas la toiture d’une société mais ses fondations. Elle est d’égale importance que l’économie qui pour le moment monopolise l’intérêt des chefs d’état.

En ce moment le problème brûlant est le suivant : quand parviendrons-nous, si nous y parvenons, à créer une Europe indépendante et prospère, nos peuples seront-ils restés eux-mêmes ou se seront-ils transformés en ayant perdu leur mémoire historique, leur identité culturelle, et même leur langue nationale ?

Excusez-moi d’avoir abusé de votre temps, mais, comme vous le comprenez, mon anxiété est grande et sincère et pour cette raison je m’empresse d’exploiter ma nouvelle qualité de Commandeur de la Légion d’Honneur, avec l’espoir que ma voix gagne en prestige et en force, afin que mes grandes craintes sur notre avenir commun se projettent en relief aussi loin et aussi haut que possible.

Je vous remercie.

Athènes, le 26 mars 2007
Mikis THEODORAKIS


Discours de M. le Minstre Renaud DONNEDIEU de VABRES