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23.11.05: L'Ordre de mérite du Luxembourg à Theodorakis (II)





Guy Wagner pendant son exposé - Photo: Ariel Wagner-Parker
Exposé de Guy Wagner

Excellences, mesdames, messieurs, chers amis,
Chère Myrto, cher Mikis Theodorakis,

C’est un moment de fête tout particulier que nous vivons ce soir.

Mon pays, le Grand-Duché de Luxembourg, représenté dans la capitale hellénique par S. E. Monsieur l’Ambassadeur Conrad A. Bruch, honore une des personnalités marquantes de notre époque et un grand ami du Luxembourg, Mikis Theodorakis, le compositeur, l’homme engagé, l’être humain...

J’ai été chargé de l’insigne honneur de parler de sa forte et constante présence dans mon pays, de l’admiration et de l’affection que portent mes compatriotes à Mikis Theodorakis pour qui, en ce moment solennel, je n’aurai pas le « tu » qui nous est devenu familier, mais que je vouvoierai, afin de lui dire tout le respect et l’admiration qu’il nous inspire.

Cher Mikis Theodorakis,

Je me permets de structurer mes brefs propos comme une dissertation à l’ancienne : Où ? Comment ? Quoi ? Pourquoi ?

Où s’est nouée votre relation avec le Luxembourg ?

Elle commence à Paris en 1954-55, il y a donc 50 ans maintenant. Votre épouse et vous y séjournez pour raison d’études. Ce sont des moments difficiles. Vous êtes au Conservatoire National, Myrto est à l’Institut Curie, et elle a un professeur … luxembourgeois qui la traite avec gentillesse, sans condescendance.

Quinze ans plus tard, cher Mikis, vous retournez à Paris comme exilé d’un régime abhorré. Mais ce régime garde comme otage votre épouse et vos deux enfants de douze, resp. dix ans… Et c’est un ami, Jacques Lhardit, qui enlève ceux qui vous sont chers au nez et à la barbe des Colonels. Cet ami sera à de nombreuses reprises – pour travaux et consultations (Neumünster, Livre Blanc de la Culture) – dans notre pays, et il y vient d’autant plus volontiers que son épouse est… Luxembourgeoise.

Comment s’est-elle poursuivie ?

Quand je prends contact avec vous, fin 1972, suite à mon coup de foudre pour votre magnifique œuvre « La Marche de l’Esprit », vous me signalez que vous aimeriez volontiers venir au Luxembourg. Vous êtes venu et avez donné dimanche, le 11 février 1973, votre premier concert au Théâtre de la Ville devant une salle comble qui applaudissait à tout rompre Maria Farantouri, si proche de nous, Afroditi Manou et Petros Pandis, qui vous fêtait et rendait hommage à votre immense courage et à votre ténacité dans l’adversité. Ce soir-là, nous étions les seconds, après les Londoniens, à entendre les « 18 chansons de la Patrie amère » de votre ami Yiannis Ritsos qui languissait toujours dans les geôles de la dictature.
Moment bouleversant, moment inoubliable, comme tout le concert qui, plus de trente ans après, est resté vivant dans la mémoire, tout comme vous y demeurez présent.

De quelle nature est cette relation ?

Depuis plus de trente ans, vous nous êtes proches, vous êtes maintenant un des nôtres. En février, lorsque nous avons monté au Centre National de Littérature de Mersch, l’exposition « Mikis Theodorakis, témoin de notre époque », une salle entière avait pu être consacrée à votre présence dans notre pays.

Présence par la musique : Vous avez donné cinq concerts populaires que vous avez vous-même dirigés, l’un plus émouvant et exaltant que l’autre. Le Théâtre d’Esch, dont j’étais directeur à l’époque, a d’ailleurs été le point de départ de votre tournée mondiale de 1986, et en 1987, le 25 anniversaire de ce théâtre était placé sous le signe de Mikis Theodorakis. Votre deuxième Symphonie avait auparavant connu sa première réalisation en Occident au Festival d’Echternach, le 9 juillet 1982, avec Cyprien Katsaris, interprète aussi du Concerto pour piano, et l’Orchestre de RTL en est devenu l’ambassadeur en Belgique. En 1993, le « Canto General » a été la musique de ralliement de choristes venus d’Allemagne, de France, de Belgique et du Luxembourg, votre Première Symphonie et une bonne dizaine de vos musiques de chambre ont été données au pays, sans parler de vos chansons qui nous sont devenues tellement familières. Familières comme celles de Schubert.

Présence par des réalisations se basant sur votre œuvre : Le ballet « Zorba » a été donné à 5 reprises au pays, et en 1995, le 2 mai, le Théâtre de Luxembourg a eu l’honneur de présenter la création mondiale de votre opéra « Electra » qui est resté dans la mémoire comme le moment le plus exaltant de l’année culturelle.

D’autres de vos musiques sont devenues chez nous la base de ballets « Electre », « Le Soleil et le Temps », « Epiphania », « Mauthausen ». Des films avec vos musiques sont projetées à la cinémathèque. Luxembourg a aussi eu la priorité des documentaires de Charlotte Kerr « Quo vadis, Mikis ?» et de Vivien Treuleben « Mikis Theodorakis, une voix pour la liberté ».

Présence par vos écrits : Les éditions luxembourgeoises Phi ont été les premières à publier vos écrits théoriques sur la musique et votre autobiographie en allemand, de même que vos poésies en édition bilingue allemand-français et des livres d’art reposant sur vos textes. J’ai personnellement eu le privilège d’y publier les deux versions allemandes et la version française de la biographie que je vous ai consacrée.

La radio socioculturelle a diffusé entre le 6 mai 1999 et le 26 décembre 2001 en 170 émissions et 210 heures de commentaires et de musique, l’intégrale disponible de votre immense œuvre musicale, et au Luxembourg se trouvent hébergés la Fondation Internationale Mikis Theodorakis « Filiki » et votre site Internet qui compte maintenant près de 220.000 visiteurs, plus de 130 par jour.

Enfin, à l’instigation du prédécesseur de M. Bruch, M. l’Ambassadeur Fernand Kartheiser, notre Orchestre Philharmonique est venu à Athènes pour vous offrir en retour votre bouleversante Deuxième Symphonie en 2003.

Mais vous avez aussi de fervents amis luxembourgeois à l'étranger. La preuve: les superbes photos de Marc Theis, un Luxembourgeois vivant à Hanovre et depuis près de trente ans aussi un admirateur de votre musique et de votre combat pour une vie plus humaine.

En résumé : Plus de 75 manifestations ont eu lieu sous le signe de votre musique et de votre personnalité. Elles ont toutes témoigné que vous êtes pour nous un guide et un vrai ami.

Pourquoi ?
Pourquoi cette relation est-elle tellement intense ?
A cela, il y a plusieurs réponses.

La première c’est : Parce que c’est vous.

Vous êtes un créateur, un vrai, dont la gigantesque œuvre musicale s’ouvre sur tous les domaines – de la chanson ou plutôt du lied à la musique de film, de la musique de chambre à la musique symphonique et à l’oratorio, de la musique de scène à l’opéra… Et bien que cette œuvre repose largement sur la poésie la plus belle de vos compatriotes, dont la langue nous demeure, hélas, trop souvent mystérieuse, elle réussit néanmoins à faire vibrer une corde sensible.

La cause en est que votre langage musical si spécifiquement hellénique est en même temps universel, car votre musique parle à l’esprit et surtout au cœur de chacun, car votre musique dit notre condition humaine.

Vous dénoncez l’inhumanité et vous insurgez contre l’injustice et l’intolérance. Vos musiques qui chantent la vie, la nature, les joies simples de la vie de tous les jours, sont déjà ainsi, intrinsèquement, ressentis comme une menace par tous ceux qui ne pensent qu’à eux-mêmes, à leurs intérêts, à leur pouvoir. Aussi, pour la première fois dans l’Histoire, toute la musique d’un compositeur particulier a été interdite dans son intégralité, le 1er juin 1967, par la junte. C’est dire l’impuissance des puissants devant la force spirituelle de votre création.
Surtout : Votre vie et votre œuvre ne font qu’un : Vous êtes ce que vous composez, chantez et écrivez. Vous vous engagez pour un monde meilleur humain, juste et tolérant, vous œuvrez pour la paix et contre la guerre, pour la réconciliation et contre la discorde, pour l’union et contre les ruptures, pour la vérité et contre le mensonge, pour la beauté et contre la laideur. Cet engagement, vous l’avez vécu dans la souffrance, l’exil et le deuil, et nous en avons été témoins à des moments de l’Histoire où celle-ci touchait des abîmes.

Dans nos doutes, nos incertitudes, nos abattements et nos hésitations, nous avions trouvé un modèle : vous. Pendant les années de plomb d’une Europe séparée en deux par des murs et des barbelés, de pays en proie à la dictature, de gouvernements faisant fi des questions et angoisses des populations, vous étiez là, et votre musique était là, comme un point fixe au firmament servant de repère. Nous retrouvions en vous un guide, car nous nous rendions compte de votre authenticité sans faille.

De nos jours aussi, alors que le monde va vers une déshumanisation croissante, vous demeurez inébranlable dans votre engagement pour la « polis », le bien commun, et votre musique est là, croît et mûrit, chaque jour plus belle et plus vraie.

Ne vous étonnez donc pas, cher Mikis Theodorakis, que le Luxembourg qui, dans le passé, tout comme la Grèce, a été si souvent la proie d’envahisseurs et de dominateurs, vous aime et aime votre œuvre.

Vous incarnez, en effet, l’idéal de liberté de nous tous.

C’est pourquoi nous vous disons à vous, mais aussi à votre chère épouse Myrto, de tout cœur :

Evcharisto poli…

Guy Wagner
Rédaction: 08.11.05: Fête grecque de la St.-Michel

Photos de la cérémonie
I - par Marc Theis
II - par Ariel Wagner-Parker