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29.07.05: 80 informations et réflexions pour un 80e anniversaire





Mikis Theodorakis avec Guy Wagner - Photo: Giorgos Logothetis


1. Mikis Theodorakis est Crétois, Grec, Européen. Ces trois cercles concentriques constituent le fondement de son existence, de sa création et de son engagement.

2. Theodorakis demeure le plus grand des compositeurs méconnus.

3. Theodorakis est non seulement un compositeur unique, mais il est aussi un authentique écrivain et un poète d’une grande sensibilité et puissance expressive.

4. Le nombre de pages que Theodorakis a écrites est considérablement plus grand que celui du plus prolifique des auteurs luxembourgeois.

5. L’œuvre musicale de Theodorakis est une des plus importantes et diversifiées de tous les temps. Seuls Telemann et Bach ont été aussi prolifiques que lui.

6. Malgré des années de clandestinité, d’oppression, de torture, d’exil, en dépit de centaines de tournées de concert qui lui ont fait parcourir plusieurs fois le monde entier, Theodorakis a réalisé son œuvre gigantesque : cinq opéras, cinq symphonies, trois grandes partitions de musique liturgique byzantine, une douzaine de musiques de théâtre contemporain, une quinzaine de musiques pour le drame antique, une dizaine d’œuvres de musique de chambre, autant d’oratorios et cantates, de ballets et d’œuvres symphoniques (concertos, rhapsodies, poèmes symphoniques) et métasymphoniques, dont l’extraordinaire Axion Esti, plus de quarante musiques de film et plus de mille lieder et chansons. On est en droit de se demander comment il a pu faire un labeur pareil, même si l’on sait qu’il est un travailleur méthodique à la discipline rigoureuse.

7. Mikis Theodorakis est le plus grand compositeur de lieder du XXe siècle. Il est le vrai et digne successeur de Franz Schubert. Comme celui-ci, il respire ses mélodies et celles-ci adhèrent aux paroles. Mieux : elles en épousent le sens et le contenu.

8. Qui, comme Theodorakis, peut passer aussi facilement d’une mélodie heureuse d’un cycle de chansons à des abîmes de désolation comme dans ses symphonies pour dire les joies et les bonheurs, les malheurs et les souffrances de la vie ? De sa vie d’une intensité exceptionnelle.

9. Dans les temps difficiles, les chants de Theodorakis ont été un réconfort pour ses compatriotes, plaidant pour la dignité humaine et leur révélant leurs racines musicales, – depuis les origines, à travers l’occupation turque et la diversité des chants populaires (musique démotique), jusqu’à la musique des Grecs d’Asie mineure et des rébètes. Theodorakis les a étudiées à fond et aidées à sortir de leur ghetto.

10. Les lieder de Theodorakis ont donné expression aux plus grands poètes du XXe siècle, des Prix Nobel Seferis, Neruda, Elytis, à Lorca, Ritsos, Anagnostakis, Sikelianos, Hikmet, Eleftheriou, Gatsos, Livaditis, Kambanellis, Yannis et Mikis Theodorakis.

11. Il n’y a pas d’autre pays au monde où les gens ont une relation si intense avec leurs poètes que la Grèce. Seulement, ils ne récitent pas les poèmes, ils les chantent, et c’est Theodorakis qui le leur a appris.

12. A part l’orgue, il n’y a guère d’instrument que Theodorakis n’ait pas utilisé : du santouri aux ondes Martenot, du bouzouki au saxophone. Le plus bel instrument reste cependant pour lui la voix humaine.

13. La musique de Theodorakis est comme une gigantesque lame de fond, mais sa force ne tue pas, elle nous élève très haut, très, très haut, sans plus nous lâcher. On se sent porté par elle, transporté vers des rivages de la connaissance inconnus, et quand on l’écoute, on se découvre soi-même.

14. À travers sa famille, Theodorakis synthétise en lui la Grèce entière, de la Crète de son père à l’Asie Mineure de sa mère que celle-ci a dû fuir pendant la « Grande Catastrophe » (1923-24). Les pérégrinations auxquelles était soumis ce père comme fonctionnaire dévoué au grand homme d’Etat, Eleftherios Vénizélos, quitte à empêcher l’enfant Mikis de trouver des racines, lui ont fait découvrir les innombrables variétés et la richesse de la musique de son pays.

15. Quand Mikis commence à composer, la Grèce est, comme il l’écrira, en « l’an à peu près zéro » de la musique ; maintenant elle est universellement connue pour sa musique, et cela, elle le doit essentiellement à Theodorakis.

16. Theodorakis a toujours compris comme un devoir et une dette – son livre essentiel écrit pendant la dictature ne s’appelle-t-il pas « To Chreos » (La Dette) ? – de s’engager et d’accomplir ainsi sa citoyenneté. Être citoyen signifie pour lui : se savoir responsable. Pour les autres.

17. Mikis aurait parfaitement pu vivre replié sur soi et son œuvre, mais l’appel de la rue, des autres, l’a toujours à nouveau poussé à plonger dans le cœur du combat.

18. Theodorakis n’appartient ni à une école, ni à une chapelle. Il ne se laisse rien dicter, ni en politique, ni en musique. Il est libre.

19. Une de ses plus efficaces armes de défense et de combat est son humour, allant du bon mot à l’espièglerie impayables, mais pouvant aussi être ironie et sarcasme redoutables.

20. Theodorakis ne se laisse pas imposer de carcan et n’a jamais obéi à d’autres règles que celles que lui-même s’est imposées, mais celles-ci ont été suffisamment droites pour lui montrer le chemin à suivre.

21. Ainsi, Theodorakis, cet anarchiste de nature, s’est gravé ses propres tables de la loi qui lui viennent d’une quête philosophique et spirituelle, unique comme lui-même. Ceci est valable tant pour ses principes politiques que pour les valeurs sous-jacentes à sa création musicale.

22. Theodorakis n’avait pas dix-sept ans quand il développe pour la première fois sa cosmogonie qu’il appellera « l’harmonie universelle ». La Loi sera une de ses visions philosophiques essentielles. Il la définit ainsi : Toutes les parties de Pan – le Grand Tout – composent une gigantesque harmonie cristallisée tandis qu’elles tourbillonnent autour du Centre Sacré du Cosmos. L’Homme s’accomplit quand il s’identifie à ce Centre. Mais ce n’est pas tant son corps, curieusement, que son esprit qui le handicape. Son esprit qui est « un univers dévasté ». Car le souffle du désordre, de la confusion et du chaos l’ont paralysé, nécrosé. De sorte que l’esprit décrit continuellement des figures irrégulières, des courbes et jamais de lignes droites. Pourtant le « Centre Sacré » nous appelle. Il nous attire comme un immense aimant. Quand nous avons atteint la connaissance de soi, nous ressentons cette attraction irrésistible.

23. Theodorakis m’a dit : Pour moi, il y a un « centre » de ma création, de ma vie, et ce centre est la Loi. Cette Loi, j'espère la reconnaître à mon dernier instant. Je ne sais pas... Peut-être, comme molécule, je deviens un avec le centre de l'univers, car je crois que nous sommes constitués de millions de molécules. Avec notre mort, nous partons, et d’après une théorie, toutes ces molécules entrent dans l'espace cosmique.

24. Pour Theodorakis, la musique est l’art le plus approprié à la Loi de l’harmonie universelle.

25. On ne s’étonnera donc pas que Theodorakis considère son œuvre comme un tout. Chacune de ses partitions est une partie de ce tout. C’est pourquoi, ses thèmes passent constamment d’une œuvre à l’autre : les chansons populaires sont intégrées dans les partitions symphoniques, les mélodies des cycles se retrouvent dans des musiques de film ou deviennent des éléments de nouvelles compositions. Depuis ses débuts, ce principe a été un élément structurel de la démarche créatrice du compositeur.

26. Theodorakis a donné lui-même la meilleure illustration de cette interrelation entre ses œuvres, en dessinant ce qu’il a appelé sa « Galaxie », et, en effet, les musiques et thèmes reliés entre eux forment une immense étendue de constellations.

27. À douze ans, Theodorakis écrit ses premières mélodies, mais c’est seulement six ans plus tard qu’il a la possibilité de commencer des études – toujours à nouveau interrompues – au Conservatoire d’Athènes et d’acquérir un fondement théorique solide pour une pratique depuis longtemps engagée.

28. Quand Mikis s’est consciemment engagé dans la « politique », la Grèce était occupée par les Allemands, les Italiens, les Bulgares. Il a été torturé pour la première fois à l’âge de dix-sept ans. Entre 1942 et 1952, il a au moins dix fois échappé à la mort.

29. Pendant les périodes douloureuses après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, Theodorakis a, en fait, mené deux vies parallèles : une vie intérieure et une vie extérieure. On reste cependant sans réponse à la question comment il lui a été possible de plonger si profondément et si radicalement dans sa vie intérieure et créatrice et de participer en même temps comme acteur et comme victime aux événements extérieurs.

30. À cette époque, sa passion pour la musique et son intérêt pour les formes symphoniques occidentales sont si grands que Theodorakis réussit à composer dans des circonstances où d’autres n’auraient pas été capables de faire naître une seule ligne mélodique. Il n’avait même pas d’instrument à sa disposition pour vérifier ce qu’il avait noté.

31. À l’apogée de la Guerre civile en 1947-48, alors que Theodorakis se cache dans une Athènes fermée, qu’il est traqué comme un fauve par la police et que son arrestation à ce moment-là aurait signifié une mort certaine devant un peloton d’exécution, il compose. Inimaginable, mais vrai : son Trio, son Sextuor, Thèmes et Cycles et les onze Préludes pour piano naissent alors.

32. Les circonstances dans lesquelles la Première Symphonie a été conçue comptent parmi les plus dramatiques de la vie de Theodorakis : prisonnier à Macronissos, il est si sauvagement torturé que les séquelles de ces sévices se font encore sentir de nos jours – « trois côtes cassées, luxation du genou, fractures multiples. Et surtout, un poumon à moitié dévasté. Je passe sur l’état de mon œil droit. Une vétille en comparaison… ». Pis, il est enterré vivant à deux reprises, et néanmoins, dans sa tête, il a réalisé cette œuvre qu’il qualifie lui-même de « tragique ».

33. Quand Theodorakis est sauvagement battu à Macronissos, un co-détenu crie : « Pas sur la tête ! Elle est pleine de musique. »

34. Un jour que Theodorakis a relu les notes imprimées par ordinateur de son cycle de lieder L’Amour et la Mort, il m’a indiqué plusieurs fautes d’impression. A ma question s’il avait si bien cette partition en tête qu’il voyait même des erreurs pareilles, il m’a répondu : « Pas seulement celle-là. Toutes. »

35. Un des thèmes fondamentaux de plusieurs œuvres, notamment de la Suite n°2 et de la Ballade du Frère mort, est la question du sens de la mort héroïque – « le problème de la mort, du sacrifice pour un autre » – qui a été l’apanage de sa génération, « une génération qui comprend davantage de morts que de vivants. »

36. En 1943, Mikis Theodorakis a fait la connaissance de Myrto Altinoglou qui a le même âge que lui. Les événements – libération du pays, répression des partisans par l’armée britannique et la droite, guerre civile, bannissement, tortures, hôpital militaire, service militaire, pauvreté – empêchent le jeune homme d’épouser celle qu’il aime. Il ne pourra le faire que dix ans plus tard, en 1953.

37. Myrto est le soutien le plus inconditionnel de Mikis. Elle est son meilleur critique et son guide. Experte en radiologie, elle a abandonné une brillante carrière pour se consacrer exclusivement à son mari et à ses deux enfants.

38. Myrto aurait préféré que Mikis continue sur la voie de la musique symphonique. Elle n’a que peu apprécié sa volte-face de 1960, le fait de se tourner vers ce que Theodorakis appellera la chanson populaire artistique. Elle l’a pourtant accepté, restant à ses côtés, fidèle, calme, mais elle a été heureuse quand, vingt ans plus tard, son époux a repris son travail symphonique et a commencé à composer des opéras.

39. Deux raisons ont poussé Theodorakis à ne pas continuer dans la voie du Conservatoire d’Athènes et du Conservatoire de Paris où il était l’élève d’Olivier Messiaen. L’une, il l’a qualifiée de « politique », d’ « idéologique » : il lui était impossible d’avoir comme seuls interlocuteurs une élite. L’autre était que l’orientation prise par les disciples de Messiaen, la prétendue « avant-garde », non seulement ne l’intéressait pas, mais tout son être se révoltait contre un courant qui était à l’opposé de sa propre pensée musicale.

40. Mikis Theodorakis : « Pour la création de mon ballet Antigone à Covent Garden (1959), j'ai mis pour la première et dernière fois de ma vie un frac. Je suis monté sur la scène, j’ai vu applaudir le public en robes du soir, les hommes tous en frac, et j'ai compris que je n'avais aucune relation avec ces gens-là. »

41. Il fallait que Theodorakis retourne aux sources et retrouve ses racines. Ce sera fait avec Epitaphios.

42. Un non-Grec ne peut guère s’imaginer ce qu’a été la parution du cycle Epitaphios : deux versions radicalement opposées d’une même musique ont été le révélateur du clivage politique, social et culturel dans la Grèce du début des années ‘60. Theodorakis l’a rendu conscient. Pour la jeunesse, pour les laissés-pour-compte et les opprimés de la société grecque, dont les convictions de gauche n’avaient rien perdu de leur sincérité, la « bataille des Epitaphios » est devenue la soupape qui leur a enfin permis d’articuler leurs problèmes face à un système de gouvernement s’appuyant sur l’oppression et la répression policières.

43. Epitaphios devient aussi une libération pour Theodorakis. Il réalise qu’il a, pour la première fois, composé de la « musique grecque », une musique qui s’est affranchie des carcans d’une musique « nationale », selon les critères occidentaux, et qui, avec des moyens reposant sur une tradition solidement ancrée dans la Grécité, donne une nouvelle dimension à une poésie de grande actualité : Epitaphios reste toujours une musique d’actualité, tout en ayant acquis une dimension intemporelle.

44. À l’époque où Theodorakis commence à bouleverser la musique de son pays, il a dit que, pour lui, le plus grand problème consistait à créer un lien entre les deux courants de la musique populaire, la musique laïque et la musique démotique, – toutes deux « expression du peuple » –, et il a vu dans cette unité à réaliser le fondement d’une nouvelle musique grecque. Cette démarche annonce ce qui déterminera tout son travail musical et politique : la recherche de l’unité, de l’union des contraires et des contradictions dans une prise de conscience nationale face à l’ennemi intérieur et extérieur.

45. En 1960, Theodorakis a déclaré : Je n’écris pas de chanson pour amuser les auditeurs. Ceci n’est pas une musique qui fait oublier. On doit gagner à travers elle la joie de se sentir plus riche, plus exigeant, plus fort. Elle doit inciter à la réflexion, au souhait d’une vie plus belle, comme l’indiquent les vers et la musique. Voilà pourquoi, elle doit prendre racine dans la mémoire du peuple. Les hommes, le sang, les morts du passé s’y retrouvent non pour semer la haine, mais pour semer l’amour. – 45 ans plus tard, ces paroles restent plus vraies que jamais.

46. Au cours de ces années ’60 où la Grèce prend conscience d’elle-même, le pouvoir aux abois fait assassiner le médecin et député Grigoris Lambrakis (« Z »), un indépendant de gauche, comme Theodorakis. Celui-ci relève le flambeau. Il fonde les Lambrakidès (Jeunesses Lambrakis) et se retrouve plus tard à la tête de la plus grande organisation politique du pays mue par un élan patriotique, libérateur et populaire. Jamais auparavant, il n’y a eu en Grèce un mouvement pareil, mettant au même niveau les valeurs artistiques, esthétiques et les valeurs matérielles, politiques.

47. Theodorakis : « Nous pensions que, pour construire une société, il fallait la construire dans deux dimensions, une dimension matérielle et une dimension spirituelle, et nous avons fait une révolution pour cela. »

48. Le but de Theodorakis a toujours été l’union spirituelle et politique du peuple, la souveraineté du peuple, la « démo – cratie », résultat d’un véritable partage des responsabilités.

49. Unissez-vous ! La conclusion de la Ballade du Frère mort et du Canto Olympico est le leitmotiv qui détermine l’engagement politique de Theodorakis depuis plus de soixante ans : l’unité des Grecs comme condition préalable pour qu’ils n’aient plus à revivre les souffrances qui ont conditionné leur passé.

50. La prise de conscience par les Grecs qui était Theodorakis, ce compositeur, ce baladin, ce funambule politique à la lucidité exceptionnelle, a eu la force d’un séisme. Le 21 avril 1967, il ouvrait les entrailles d’une terre ensanglantée. En sont sortis des monstres s’appelant Yorgos Papadopoulos, Stylianos Pattakos, Nikolaos Makarezos et Dimitrios Ioannides. Ils voulaient à tout prix empêcher que les choses bougent. Seulement voilà, elles avaient déjà bougé.

51. Par sa musique et son engagement politique, c’est bien Theodorakis qui avait forcé l’extrême droite grecque, incarnée dans une Cour royale à la bêtise incommensurable, des militaires d’une arrogance et d’une brutalité sans égal et des politiciens aussi vils que véreux à se démasquer. La haine des putschistes contre lui ne pouvait donc être que totale. Combien volontiers l’auraient-ils assassiné. Mais entre-temps, le monde entier avait les yeux tournés vers la Grèce et si, de ce fait, la junte n’osait pas attenter à la vie de cet ennemi intraitable, ils tentaient d’autant plus férocement de porter atteinte à son honneur et à sa dignité.

52. Le jour même du putsch des colonels, Theodorakis a appelé, le premier de tous, droit « dans le cœur du cœur » d’Athènes, « dans l’antre du lion, avec ma carte de visite », comme il m’a dit, à la résistance contre la junte. Le premier de tous, il a écrit et fait diffuser par ses fidèles Lambrakidès des tracts et des chansons de lutte.

53. Jamais auparavant, toute la musique d’un compositeur n’a été interdite dans son pays par une consigne de l’armée. Celle de Theodorakis l’a été le 1er juin 1967. Raison invoquée : elle susciterait « des passions et des luttes au sein de la population ».

54. Ainsi, les chansons de Theodorakis étaient devenues par elles-mêmes et en elles-mêmes des actes de résistance. Chacune d’elle incarnait un ennemi du régime.

55. Il reste toujours un mystère comment du 21 avril au 21 août 1967, Theodorakis, connu de toute la Grèce, ait pu se cacher, alors que les sbires des dictateurs quadrillaient la ville et le recherchaient fiévreusement.

56. Après l’arrestation de Theodorakis, la junte a commencé à répandre la rumeur qu’il s’était rétracté et était prêt à collaborer avec elle : « On prenait ses souhaits pour des réalités. En fait, tous voulaient que je cède. Les uns, pour me discréditer, me ruiner moralement, les autres pour avoir une excuse pour leur propre comportement », m’a dit le compositeur.

57. À cette époque-là, fin des années ’60, la solidarité internationale n’est pas un vain mot : des auteurs britanniques comme Iris Murdoch, Muriel Spark, Julian Huxley, Doris Lessing, John Mortimer forment un comité pour la libération de Theodorakis, et 21 membres de l’Académie des Arts de Berlin envoient une pétition au ministre grec de l’Intérieur dans laquelle ils se disent « inquiétés par les nouvelles alarmantes de l’état de santé de Mikis Theodorakis en prison » et exigent « un traitement de l’affaire correspondant aux usages démocratiques et à l’intégrité de la personne. » Cette pétition porte en particulier les signatures d’Igor Stravinsky, Boris Blacher, Pierre Boulez, Luigi Dallapiccola, Johann Nepomuk David, Paul Dessau, Wolfgang Fortner, Hans Werner Henze, Giselher Klebe, Ernst Krenek, Rolf Liebermann, Ernst Pepping, Bernd Alois Zimmermann.

58. Déporté avec sa famille dans un village de montagne du Péloponnèse, Zatouna, Theodorakis qui doit craindre le pire, fait la résistance qui lui réussit le mieux. Il réalise les onze Arcadies, des cycles d’une rare intensité. Arcadie V : la Marche de l’Esprit sera mon coup de foudre pour la musique de Theodorakis. De la même manière, toutes celles et tous ceux qui ont une forte relation avec cet homme et sa musique peuvent vous citer une œuvre qui a été leur coup de foudre.

59. Quand les images clandestines de Theodorakis en provenance du camp de concentration d’Oropos, où il avait été transféré fin 1969 de Zatouna, sont connues en Occident, un cri d’indignation se lève dans le monde entier : Ces photos montrent un homme boursouflé par la maladie. Un appel officiel suédois recueille 25.135 signatures de savants et d’artistes. Aux USA, un comité se forme, auquel appartiennent Leonard Bernstein, Arthur Miller, Edward Albee, Harry Belafonte et Arthur Schlesinger jr.; en URSS l’appel pour la fondation d’un comité d’artistes international pour la libération de Theodorakis porte la signature de Chostakovitch.

60. C’est parce que les colonels ont pris peur que Jean-Jacques Servan-Schreiber obtient de Papadopoulos l’autorisation d’emmener Theodorakis en exil à Paris, le 13 avril 1970, mais la junte garde Myrto et les enfants en otage pour empêcher Mikis de parler. C’est mal connaître celui-ci. Avant la fin du mois, Mikis part en guerre contre les dictateurs.

61. Myrto, Margarita et Yorgos Theodorakis ont été sortis clandestinement de Grèce aux yeux et à la barbe des colonels par Jacques Lhardit qui est marié à une Luxembourgeoise, Josette Robinet. Jacques Lhardit a rédigé le Livre blanc pour notre Ministère de la Culture et est à l’origine du concept et de la structure de l’Abbaye de Neumünster.

62. Le samedi 10 février 1973, le jour où, à mon invitation, Mikis Theodorakis est arrivé pour la première fois dans notre pays, afin d’y donner le lendemain un concert, Vicki Leandros a gagné pour le Luxembourg le Grand Prix Eurovision de la Chanson. Le lendemain matin, pendant notre premier entretien, Theodorakis s’est déclaré heureux et fier que ce soit une Grecque qui ait remporté ce concours. 31 plus tard, la même chanteuse a enregistré sous la supervision du compositeur un CD/DVD de ses chansons.

63. Après la chute de la dictature, la rentrée triomphale de Theodorakis en Grèce, le 24 juillet 1974, est suivie d’un temps de désillusions amères. Conscient que le danger d’un retour au pouvoir des militaires demeurait réel, Mikis plaidait pour un gouvernement fort : « C’est Karamanlis ou les tanks ». Cela lui a valu d’être battu aux élections parlementaires quatre mois après le rétablissement de la démocratie. Quand il prône ensuite l’unité de la gauche autour du parti communiste, quand il prend ses distances avec le PASOK de Papandréou, quand se détache de nouveau des communistes orthodoxes et ses rapproche des euro-socialistes, pour défendre plus tard à nouveau l’orthodoxie, il se retrouve plus seul que jamais. Faisant abnégation de sa personne, il s’est engagé pour l’intérêt de son pays, soutenant ceux qui le méritent, critiquant et attaquant ceux en qui il voit des profiteurs aux dépens du peuple.

64. Pendant cette période, il revint le 12 mars 1978 à Differdange sur invitation du « Centre Culturel » et donne « un concert d’une signification et d’une qualité restées légendaires. Les émotions, l’admiration, l’enthousiasme : toutes étaient au rendez-vous et nous ne les oublierons jamais. » (Cornel Meder, Galerie 22 (2004) N° 1). Le lendemain, il visite l’exposition que je lui ai consacrée au Lycée Technique Mathias Adam de Pétange. Cette visite est entrée dans les annales de l’école. Son dernier concert au pays, il le donnera également à Differdange, le 14 mai 1995, en présence du prince Guillaume et de la princesse Sybilla.

65. Le plus grand sacrifice que Theodorakis ait fait pour son pays, a été, après les frasques et scandales d’Andréas Papandréou et de son gouvernement, d’accepter en 1990 d’être ministre dans le gouvernement de Constantin Mitsotakis : Il savait qu’il allait être accusé de changer de camp comme on change de chemise. En vérité, il n’a rien renié de ses convictions, mais a été un partenaire de coalition, tout simplement, suffisamment dérangeant d’ailleurs pour que le cabinet soit soulagé quand il a démissionné deux ans plus tard.

66. Ainsi, trop souvent les prises de position et les engagements de Theodorakis n’ont pas été compris, du moins, pas tout de suite. Mais en fin de compte, ils se sont avérés justes et judicieux. La raison : Mikis n’est pas un politicien, mais un visionnaire.

67. Theodorakis a besoin de la controverse. Il faut qu’il y ait de la passion autour de lui. Dès qu’une confrontation est dans l’air, il accroche. Il aime provoquer, non pour la provocation elle-même, mais pour inciter à travers elle à une réflexion, une remise en cause, un changement d’attitude ou de comportement.

68. Et encore une fois, il faudra s’interroger comment dans la tourmente politique de l’après-dictature Theodorakis ait pu composer même davantage qu’auparavant : des cycles de chansons (Ta Lyrika, Salutations, Voyageur, Radar, Dionysos, Phèdre, Karyotakis, Les Visages du Soleil, Mémoire de la Pierre, Comme un Vent ancien, Vivons-nous dans un autre Pays, Une Mer pleine de Musique, Béatrice à la Rue Zéro, Asikiko Poulaki, Lyrikotera, Lyrikotata), quatre symphonies, des cantates et oratorios (Canto General, Canto Olympico, Passion des Sadducéens), une Messe et un Requiem grecs, des Rhapsodies pour guitare et pour violoncelle, le ballet Zorba et cinq opéras. Et cela en moins de vingt ans.

69. Comme West Side Story pour Leonard Bernstein, Zorba est à la fois le triomphe mondial et le drame musical de Theodorakis. Le « sirtaki » colle si fort à son nom qu’il a fait oublier le « reste ». Aussi a-t-il fallu que Mikis fasse œuvre d’exorcisation, en composant son ballet Zorba le Grec qui, à partir des Arènes de Vérone en 1988, a connu un triomphe sans pareil.

70. Luxembourg pourra s’enorgueillir pour toujours d’avoir créé en 1995 une des œuvres majeures de Theodorakis, son opéra Electra. Reconnaissance et hommage au directeur de l’époque du Théâtre de Luxembourg, Jeannot Comes, trop tôt disparu.

71. Tout en sachant que c’est lui qui a tourné le dos à certains milieux musicaux pour offrir son génie à son peuple humilié, auquel il a dit : Je t’apporte ta fierté, Theodorakis a trop conscience de tout ce qu’il a réalisé pour ne pas considérer comme une injustice que ces milieux continuent ou feignent de continuer de l’ignorer. Le prestigieux Prix CIM-UNESCO 2005 qui va lui être décerné, comme à Olivier Messiaen et Iannis Xenakis, n’est alors que justice rendue.

72. En initiant avec un collègue et ami turc, Zülfü Livaneli, les « Amitiés gréco-turques » et en donnant, comme premier musicien grec, des concerts en Turquie, Theodorakis a été le pionnier de la réconciliation entre les « ennemis héréditaires » Grèce et Turquie. Aujourd’hui, il ne fait plus de doute que son engagement, bien avant celui de tous les hommes politiques des deux pays, les a sortis d’une impasse vieille de deux cents ans. On peut le mieux mesurer le chemin parcouru dans le fait qu’aujourd’hui la Grèce est en faveur de l’adhésion de la Turquie à Union Européenne.

73. Aurait-on pu s’imaginer que sans les conséquences de cette initiative de paix et de réconciliation prise par Theodorakis, la Turquie ait jamais donné le maximum de points à la Grèce au Concours Eurovision de la Chanson 2005 ?

74. En 2000, alors qu’il a fêté ses 75 ans, Theodorakis a enfin réussi à voir son vœu le plus cher exaucé : toute la Grèce s’est unie pour le proposer pour le Prix Nobel de la Paix. Mikis a vu dans l’acceptation universelle de sa candidature sa reconnaissance « comme citoyen » par ses compatriotes qui, finalement, réalisaient qu’il avait toujours tout donné à son pays.

75. Maintenant encore, alors qu’il aurait bien droit à une « retraite » méritée, il sort pour clamer tout haut les revendications morales qui ont déterminé sa vie. Sa révolte face à la répression des Palestiniens par le gouvernement de Sharon et son horreur vis-à-vis de la guerre de Bush sont égales aux révoltes de sa jeunesse face à la famine des Grecs en 1941-42 ou aux massacres commis par les Britanniques en décembre 1944.

76. Dans une remarque faite en privé, lors de la présentation d’un nouveau livre chez lui, en novembre 2002, Theodorakis a dit devoir constater que, malheureusement, dans le sillon du gouvernement israélien, les « Hébreux » (terme général employé en grec) étaient poussés « AUX RACINES du mal » que constituent la politique impérialiste US. Une semaine plus tard, un journal d’extrême droite a écrit que Theodorakis aurait dit que le peuple juif était « LA racine du mal », et cette citation falsifiée était répercutée le même jour par les agences et la presse israélienne comme « la racine de TOUS LES MAUX ». Il s’en est suivi une inqualifiable campagne de dénigrement du compositeur, et par un amalgame savamment entretenu, Theodorakis était devenu un antisémite. Même le Département d’Etat US s’en est mêlé. Ce à quoi Theodorakis a répondu le 6 janvier 2005 : « … je ne suis pas un antisémite. Au contraire, avec mon action politique et mes œuvres artistiques, j’ai montré à toute occasion mon soutien et ma solidarité avec tous les peuples opprimés et, parmi eux, le peuple israélien, même à des moments difficiles. Ce avec quoi je ne suis pas d’accord et que j’ai dénoncé publiquement, c’est la politique de Sharon que je considère comme inhumaine à l’égard des Palestiniens, dangereuse pour la paix et diffamatoire pour Israël. »

77. La souffrance d’enfants est pour lui intolérable. Face au malheur des innocents, il ne connaît aucune compromission.

78. Theodorakis a montré encore une fois qu’il est moins un politicien qu’un moraliste. C’est sur une éthique qu’il a construit sa relation avec la Grèce et le monde. Son vrai mérite politique repose sur cette éthique, à la base de laquelle il y a une double exigence : d’un côté l’honnêteté et la probité, mais aussi une purification, une « catharsis », là, où celles-ci n’existent plus ; de l’autre, la paix avec soi-même.

79. Pour Theodorakis ce ne sont pas les honneurs qui comptent, c’est l’honneur.

80. L’amitié de Theodorakis est un des plus précieux cadeaux qui m’aient été offerts dans ma vie, et le fait qu’il m’ait dédié sa dernière partition, la musique de scène pour « Médée », est en le témoignage concret. Ma reconnaissance égale la profondeur de cette amitié.


Ce texte a été publié pour le 80te anniversaire de Mikis Theodorakis dans le périodicque culturel luxembourgeois: "Galerie".

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Il sera également présenté le 31 juillet, dernier jour du Symposium à Chania