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Fev.05: Très beaux concerts à Athènes




A la découverte de Theodorakis

La Grèce se met à honorer le plus illustre de ses compatriotes, Mikis Theodorakis, incomparable chantre de la grécité et de la paix: quatre concerts en six jours de février ont dignement ouvert à Athènes les festivités en son honneur à l’occasion de son 80e anniversaire.


Megaron Mousikis annonce les concers (Photos:GW)


I.
Nous n’avons malheureusement pas pu entendre le récital de chansons par Christoforos Stamboglis, basse, et Stavros Lantsias, piano, mais nous savons qu’il a ravi le compositeur.

II.
Grâce à Ilias Voudouris et au KOA (Orchestre d’Etat d’Athènes), homogène et incisif, la partition d’„Oedipus Tyrannos“, au langage dense et concentré, a connu le 11 février son interprétation la plus judicieuse que je connaisse, et il faut relever tout particulièrement la qualité des cordes graves (8 contrebasses!). La musique a ainsi pu développer son authenticité qui est à la mesure de la figure mythique dont Theodorakis a dessiné le destin tragique. Cela vaut aussi pour „La Fête d’Assi-Gonia“ (1947). Cet hommage à la Crète, l’île de son père, est aussi l’œuvre de synthèse de ses études: ses mélodies coloriées s’associant à des rythmes incisifs créent une atmosphère de fête flamboyante parfaitement rendue ici. Entre ces musiques „à programme“, il y a eu la réalisation pleine de nuances des quatre chants dédiés à Myrto: „Eros ke Thanatos“. Ecrites dans la tourmente de 1946, ces mélodies à la fois tendres et graves ont trouvé dans Meri-Elen Nezi une interprète idéale. Leur intensité retenue n’a guère jamais été mieux rendue, d’autant plus que le KOA a déployé sous elles un tapis harmonique aussi riche que délicat.
La réalisation de la Première Symphonie, la partition la plus significative de l’époque créatrice initiale de Theodorakis (1948-1954), occupait la seconde partie du concert. Cette œuvre parle de la guerre civile et de l’horreur de Makronissos, elle est l’expression „de protestation et de douleur d'une jeunesse“ (Theodorakis). Il est impossible de se soustraire à la tristesse que dégage le mouvement central, et si le compositeur note l’influence déterminante de Chostakovitch sur sa partition, son langage est suffisamment authentique pour toucher. Ilias Voudouris et ses musiciens ont pleinement dégagé les tensions inhérentes à sa remarquable construction et les ont poussées à leur paroxysme.

III.
La Crète était encore à l’honneur dans le concert du lendemain à travers l’intégrale de „Carnaval“ de 1953. L’„Orchestre des Couleurs“, jadis fondé par Manos Hadjidakis, était dirigé avec un art consommé et une maîtrise exceptionnelle par Miltos Logiadis. Son savoir-faire s’est allié à une connaissance exhaustive de l’art de Theodorakis de „construire“ la musique d’un ballet, afin qu’elle garde une tension intérieure. Les musiciens suivaient ses indications précises avec autant d’attention que d’enthousiasme.



Maria pendant la répétition



Maria, c’est Maria, c’est Maria…

Nous eûmes ensuite droit à une prestation flamboyante de Maria Farantouri. Elle avait fait un choix judicieux de quatorze chansons, allant de „Epitaphios“ à „Lyrikotera“, en passant par ses grands succès: „Antonio Torres Heredia I“ (Lorca) ou „Andonis“ (Mauthausen). Subjuguant son auditoire par une voix au faîte de sa beauté et de sa richesse expressive, elle a donné à chacune des chansons son „identité“ et a réussi à passer sans le moindre effort du lyrisme le plus retenu à l’éclat le plus intense. En fait, LA Farantouri est arrivée à une nouvelle apogée de sa carrière, car elle maîtrise pleinement toutes les inflexions de sa voix inimitable qui s’est encore développée en puissance et en beauté. La réussite était d’autant plus éclatante que les orchestrations des chansons étaient bien faites et admirablement rendues par un chef sensible et précis, attentif à la moindre nuance, et un orchestre qui mérite bien son nom „des Couleurs“.



De formidables musiciens



IV.
Cependant, le dernier concert, auquel Maria Farantouri assistait d’ailleurs aux côtés de Theodorakis, a été pour nous le plus émouvant, car il nous invitait à passer d’une découverte à l’autre. En effet, des cinq œuvres programmées, une seule est connue: le „Sexteto“ qui est devenu en 1995, dans sa version orchestrale, la „Symphonietta“. Ce n’est donc pas un hasard que Theodorakis ait jeté vers nous un regard rempli à la fois de satisfaction et de tristesse: Pourquoi avoir attendu si longtemps pour faire connaître au monde des musiques aussi intenses?
La version initiale de 1947, pour quatuor à cordes, flûte et piano, révèle autant le sens mélodique du compositeur que son sens pour les harmonies et les rythmes, et elle a d’autant mieux pu y réussir que le „Nouveau Quatuor Hellénique“ composé de Giorgos Demertzis, Dimitris Chandrakis, Chara Sira et Apostolos Chandrakis, compte indubitablement parmi les meilleurs d’aujourd’hui. S’associant des partenaires aussi brillants que la pianiste Maria Asteriadou et le flûtiste Panayotis Drakos, les musiciens ont rendu pleine justice à cette musique sensible.
Il en était ainsi également pour le Quatuor n°1 de 1946 qui, dans sa concentration totale – il ne dure que 9 minutes –, est une preuve superbe du savoir-faire d’un jeune compositeur de 21 ans: en moins d’une minute l’„Aria“ introductif crée une atmosphère saisissante. La musique acerbe de „Le Cimetière“, de la même année, devenue un des piliers de la 3e Symphonie, montre le sens mélodique de Theodorakis et sa volonté d’exprimer à travers sa musique le plus profond de lui-même. J’ai particulièrement aimé les petits bijoux que sont les quatre „Etudes“ pour violons seuls ou avec violoncelle (1946-1949); ils sont d’une grâce et d’une finesse qui touchent.
Quant au Concerto pour piano dénommé „Hélicon“ (1952), il est un coup de génie, tout simplement! Brillamment écrite pour l’instrument soliste et parfaitement arrangée pour accompagnement de quatuor à cordes, cette musique à la fois époustouflante et tendre vous prend et ne vous lâche plus.
Merci, maestro, et chapeau à tous les interprètes, magnifiques serviteurs d’une musique authentique!

Guy Wagner
Article publié dans "kulturissimo", mars 2005



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