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Prix Korngold (Bonn) à Mikis Theodorakis





Jack Lang pendant son discours


Pardon d'abord d'écorcher vos oreilles par une prononciation approximative de la belle langue allemande. .

Je devais avoir abusé, au moins par la pensée, de l'ouzo laiteux ou du vin résiné - ces breuvages que l'on partage sous le plus beau ciel du monde - quand j'ai accepté, cher Mikis Théodorakis, l'honneur de vous saluer, vous rendre hommage.

L'exercice n'est digne que d'un aède.

Oui, je crois que j'étais ivre. Ivre d'amitié et de Grèce.

A cet instant, je le suis toujours..

Mikis Théodorakis...
Musicien et poète. Résistant et combattant. Exilé et torturé. Ministre et député. Faiseur de paix. Semeur. Ré-inventeur d'une culture.
Que choisir? Que dire qui n'oublie ni vos ballets ni vos ballades, ni vos combats, ni vos blessures, ni vos messages, ni vos cris, ni vos oratorios, ni vos chansons... L'ultime chapitre de la dernière biographie qui vous fut consacrée s'intitule "Une légende vivante". Par où commencer et où s'arrêter? Dans la vie d'un homme qui écrivit sa première oeuvre musicale à l'âge de 13 ans.

Un homme qui n'avait pas encore 18 ans quand il fut, pour la première fois, arrêté et torturé parce qu'il se battait pour la liberté.
Alors, permettez-moi de vous laisser parler mon coeur - kardia mou. Au hasard de mes souvenirs, de quelques-uns de vos chemins.

Comment, en effet, ne pas s'égarer sur les "chemins d'un archange" (son autobiographie, premier tome, publié en 1987).
Archange, vous l'êtes. Vous qui portez le nom de "don de Dieu". Vous, dont les deux prénoms de baptême étaient Michel (Michael) et Georges (fils de Yorgos): Michel au dessus des anges; Georges qui terrasse le dragon.
Voilà peut être une "formule" pour englober un instant vos vies innombrables: le chant et l'épée; la justice et la beauté.

Vous avez dit un jour: "Mes chansons sont plus fortes que les tanks". Et elles le furent.

Les archanges gagnent toujours. Les anges qui croient au ciel et ceux qui n'y croient pas...

Comme Aragon, vous avez vu le soleil se lever à l'Est.

Mais avant tant d'autres, vous avez su que l'aube était factice. Qu'elle n'était pas l'aurore aux doigts de rose des beaux matins d'Ulysse. Vous êtes de ceux qui savent que la foi peut déplacer les montagnes.

Vous n'aviez que 11 ans au printemps 1936. Et Yannis Ritsos vous nommait déjà. Alors, dans "Epitaphios" il écrit: "Et ton ombre, comme un archange, inondait la maison, et là sur ton oreille brillait le mimosa de l'étoile du soir."

Tous les Grecs chantent Epitaphios. La renaissance de la musique grecque est en marche. Plus encore, une révolution culturelle qui ne s'arrêtera pas. Où l'antique et le moderne, le savant et le populaire se fécondent.

A Paris, ces jours derniers, je cherchais un mot, une phrase qui vous résume. C'était si simple que je ne trouvais pas: vous êtes Grec. C'est à dire universel. Et l'une des voix et des consciences du monde.

François Mitterrand le savait.

Je ne résiste pas à l'envie de vous rappeler les mots qu'il écrivit après une soirée passée àvos côtés:

"Face à ses compagnons, Mikis épousait la musique à pleine brasses. On eût dit qu'il moissonnait le champ sonore. Du bout des doigts, il attirait à lui chaque note venue des bouzoukis et des guitares et les nouait en gerbes qu'une phrase dénouait. Sa haute taille s'inclinait, se dressait, comme pour se rendre maître d'un combat singulier. Sur ses traits passaient les images de la souffrance, du rire, de l'attaque, de la parade et il semblait tout occupé à ce fraternel corps à corps quand, à son tour tourné vers nous, il se mit à chanter."

Le fraternel et le sublime. Le sang et le rire. La vigilance et le combat. Tous les mots qu'on voudrait déployer pour vous sont ici mis "en musique" par François Mitterrand.

J'aurais pu, j'aurais dû, évoquer vos compagnonnages avec Semprun, Neruda ou Elytis; votre lutte pour concilier les peuples grecs et turcs, avec votre ami le grand musicien Zülfù Livaneli; rappeler que le Prix Nobel de la Paix vous revient de droit... et dire toute la grandeur de votre art. Et j'aurais eu l'impression de me livrer à un hommage posthume. Alors que... Mikis Théodorakis: vous êtes là, vivant, parmi nous, plus grand que jamais.

Yannis Ritsos en 1948, dans un de ces camps dont vous partagiez l'horreur et l'honneur, entend cet ordre: "Ecris pour que le jour se lève!" Aujourd'hui, encore, vous écrivez, vous pensez, vous agissez pour que le jour se lève.

Au nom de l'Europe, au nom des hommes, au nom d'une certaine idée de l'Europe, de cette vision des hommes qui nous unit et que vous incarnez

Merci, merci beaucoup Mikis Théodorakis:
Efkaristo, Efkaristo para poli, Mikis Théodorakis.