Chanson-fleuve pour chanteur populaire, choeur et orchestre populaire, composée du 7 au 10 janvier 1970, sur un poème de Georges Seferis écrit en 1937. Dédiée à Yannis Christou.
Années comme des ailes. Que se rappelle le corbeau immobile ?
Que se rappellent les morts près des racines des arbres ?
Tes mains avaient la couleur de la pomme qui tombe,
Et cette voix revenant sans arrêt, cette voix basse.
Ceux qui voyagent fixent la voile et les étoiles,
Ecoutent le vent, écoutent plus loin que le vent l'autre mer
Auprès d'eux comme une conque close, ils n'entendent
Rien d'autre, ils ne cherchent pas dans l'ombre des cyprès,
Un visage perdu, une monnaie : ils ne se demandent pas
En voyant un corbeau sur une branche morte, quels sont ses souvenirs:
II reste immobile, posé sur mes heures, un peu, plus haut,
Ame d'une statue qui n'a pas d'yeux.
Une foule est rassemblée dans cet oiseau;
Des milliers d'hommes oubliés, des rides effacées,
Etreintes rompues, rires en suspens,
Oeuvres inachevées, gares silencieuses,
Un lourd sommeil de paillettes d'or.
Il reste immobile. Il regarde mes heures. Que se rappelle-t-il ?
Il y a tant de plaies en ces hommes invisibles qui l'habitent,
Passions en suspens jusqu'au Jugement Dernier
Désirs rampants qui se confondent avec la terre,
Enfants tués, femmes trop lasses à l'aube.
Qui sait s'il pèse sur cette branche morte, qui sait s'il pèse
Sur les racines de l'arbre jaune, sur les épaules
Des autres hommes, sur ces insolites engloutis sous la terre
Qui n'osent plus toucher la moindre goutte d'eau.
Oui sait s'il pèse en aucun lieu ?
Tes mains avaient ce poids de la main dans l'eau
Ou dans les grottes de la mer, une pesanteur légère, délivré des inquiétudes,
Aplanissant la mer jusqu'à l'horizon, jusqu'aux îles,
Avec ce geste que l'on a pour écarter une idée noire.
La plaine est lourde après la pluie. Que se rappelle
La flamme noire et droite sur le ciel gris,
Prise entre l'homme et la mémoire de l'homme,
Entre la plaie et la main qui l'infligé, épée noire ?
La plaine s'est assombrie, elle boit la pluie, le vent tombe.
Mon souffle ne suffit plus -- qui va le déplacer ?
Entre la mémoire - faille - une poitrine effarouchée
Entre les ombres qui luttent pour redevenir homme et femme,
Entre le sommeil et la mort, vie stagnante.
Tes mains se sont toujours déplacées vers le sommeil de la mer
Caressant le rêve qui gagnait doucement l'araignée d'or
Entraînant la foule des astres vers le soleil,
Paupières closes, ailes repliées...
© George Seferis. Coritsa. Hiver 1937
Raven / Le Corbeau, d’après E.A. Poe
|