La plus forte et la plus profonde des œuvres que Theodorakis ait composée pendant la période où il était en résidence surveillée, est certainement "Katastassi Poliorkias" (État de Siège).
La partition repose sur un poème en trois parties qui avait été transmis clandestinement à Theodorakis, alors qu'il se trouvait à la Prison Averoff. Le texte émouvant a été écrit par une jeune fille qui avait été affreusement torturée dans la section des femmes de la même prison. La jeune fille se donna le pseudonyme de "Marina", pour que les colonels ne sachent pas qui les accusait de façon aussi implacable. Aujourd'hui, le nom de la jeune femme est connu. Elle s'appelle Rena Hadjidakis. Son témoignage est le témoignage de la nouvelle Grécité. Sa voix est la voix de la Grèce martyrisée pendant la nuit des barbares : "Elle a écrit un poème incomparablement beau, courageux et vrai", - voilà ce qu'en dit Theodorakis.
Et comme il s'est senti "appelé" par ce texte, il l'a spontanément mis en musique pour lui donner encore plus d'intensité. Le fleuve des mots débouche ainsi dans un fleuve musical. On ne peut pas se soustraire à la retenue, au silence de ces mots et de cette musique. Voici la plainte qui marquera à jamais les tortionnaires. "Ils ne pourront pas me tuer" : C'est ainsi que chante pour son amoureux la voix frêle d'une jeune femme qu'on n'a pas réussi à briser. C'est ainsi que chante une nouvelle Antigone contre les nouveaux Créons, et elle le fait d'une façon tellement émouvante qu'on ne peut rien faire d'autre que d'écouter intensément cette intense expression de la souffrance humaine.
II ne restera plus rien de moi
je ne serai même plus
l'ombre d'un remords dans leurs yeux
ni ma main effleurant la tienne
Nos paroles ne seront plus que langue morte
Nos paroles – si profondément nôtres
Mais j'aurai inscrit ton nom
sur la neige de tous les précipices
J'aurai traversé les ténèbres jadis effrayantes
jusqu'à l'autre rive
Et mon corps, mort peut-être, mais à nouveau intact
reposera dans ton souvenir
et celui de la vie resplendissante.
Theodorakis a écrit pour ce texte une musique qui nous oblige à l'écoute. Elle met en évidence chaque mot.
Cette "chanson-fleuve" est conçue comme "cantate populaire", pour deux chanteurs populaires, chœur et orchestre. Rien que la caractérisation comme "cantate populaire" indique à souhait combien le compositeur a à cœur la simplicité dans la conduite mélodique, combien il tient à la simplicité de l'interprétation et combien importants sont les éléments de la musique "populaire" pour ce texte et pour cette ligne mélodique qui ne tolèrent aucun cri, seulement une tristesse et un deuil qui touchent la Grécité au cœur.
© Guy Wagner
ETAT DE SIEGE (KATASTASI POLIORKIAS), AST 183
Composition: Mars 1968 (Athènes) - Mai 1968 (Vrachati)
Composition d'un finale symphonique, AST 303: 15.11.1995
1. Comme l'enfant marqué
2. Au loin, si loin
3. Le temps est dénaturé
Création: Décembre 1968
Maria Farantouri, Andonis Kaloyannis, Orch., Yannis Markopoulos
Création du finale symphonique; Novembre, Melbourne
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