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Aristophane
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Dimanche, le 14 avril 2002 aura lieu dans la grande salle du Megaron Mousiki d’Athènes, la création mondiale du dernier opéra de Mikis Theodorakis. Après avoir mis en musique trois tragédies – «Medea», création à Bilbao, «Electra», création à Luxembourg, le 2 mai 1995, et «Antigone», création à Athènes –, Theodorakis se devait d’écrire encore une comédie, comme c’était l’usage à la période classique qui a vu triompher Eschyle, Sophocle, Euripide et Aristophane.
Pour cette œuvre, Theodorakis s’est tourné vers Aristophane et sa comédie la plus célèbre: «Lysistrata». Tout le monde en connaît le sujet: Exaspérée que les guerres fratricides en Grèce ne finissent pas et que leurs amants et maris ne reviennent que sporadiquement pour le «repos du guerrier», Lysistrata convoque à Athènes des femmes des autres villes et contrées helléniques pour développer avec elles une stratégie. Pour aboutir à la paix, les femmes décident de se refuser aux hommes: un moyen de combat qui s’avérera d’une étonnante efficacité.
Le message anti-guerre de la pièce originale d’Aristophane brillamment mis en valeur par Theodorakis qui a rédigé lui-même le livret, rend cet opéra résolument moderne, alors que son thème rejoint le message olympique central, celui de la paix.
Il faut dire aussi que le compositeur s’est bien amusé en l’écrivant, car il joue avec le temps et les anachronismes, met sur scène non seulement son confrère défunt, Manos Hadjidakis, avec lequel il avait réalisé la «révolution musicale» en Grèce dans les années ‘60, et se persifle lui-même. Sous des apparences enjouées, le grave «message» de l’œuvre n’apparaît que d’autant plus urgent. En exclusivité, Theodorakis nous en révèle davantage.
G.W.: Pour «Antigone», tu as livré au public un document exceptionnel sur ta vision du personnage et de son histoire tragique. En sera-t-il de même pour «Lysistrata»? Comment, dans ton dernier opéra, as-tu conçu le personnage de Lysistrata?
M.T.: Pour « Antigone», j'avais dû faire une synthèse, car je voulais réunir dans une seule œuvre le cycle thébaïque tout entier.
«Lysistrata», pour moi, a été plus simple. Une telle réflexion n’est pas nécessaire ici, mais, il faut constater que tous les metteurs en scène et auteurs qui s'occupent en Grèce d'Aristophane, y ajoutent quelque chose, et cela est possible parce qu’Aristophane a écrit une satire politique, donc chaque fois qu'on monte «Lysistrata», on fait une satire parallèle à celle d'Aristophane. Cela c'est connu et c’est aussi permis.
Moi je n'ai pas fait ainsi, mais j'ai ajouté la figure du «Poète» - qui fait un prologue toutes les deux à trois scènes avec beaucoup d’éléments de satire. J’ai également ajouté d'autres traits et caractères: Je présente, par exemple, Manos Hadjidakis et j’utilise une de ses plus belles mélodies. Lui aussi a en effet écrit une «Lysistrata», et j’ai utilisé cette mélodie en particulier, - n.b.: Il s'agit de «O Mythos» - parce que je voulais mettre en relief le côté lyrique de l’œuvre qui est très rarement mis en évidence. On insiste toujours sur le côté comique, et on délaisse le côté lyrique, sinon tragique que cette femme représente.
G.W.: Elle mène un combat de femme...
M.T.: Oui. Lysistrata incarne en réalité un drame crucial, en tant que femme, car, d’abord, pendant des siècles, on a considéré la femme comme inférieure à l'homme, et de plus, les plus grandes victimes de la guerre, ce sont les femmes, les mères, parce que ce sont leurs enfants qui sont tués.
Ce côté tragique existe bel et bien dans « Lysistrata ».
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La manière avec laquelle Lysistrata impose la paix, est une trouvaille unique
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Evidemment, la manière avec laquelle Lysistrata impose la paix, est extraordinaire et une trouvaille unique: Il y a donc dans cette œuvre beaucoup de sexe, il y a beaucoup de rires, mais derrière les rires, il y a tout le drame des femmes, plus responsables que les hommes, et c'est tout à fait dans l’esprit d'un Aristophane qu’à chaque fois qu’avec sa pièce il risquerait de rentrer sur le terrain de la tragédie, il coupe tout de suite l’ambiance par la satire et retourne à la comédie. C’est brillant, et c’est ce que je fais moi-même aussi dans le livret de mon opéra.
G.W.: Comment envisages-tu la fin de l'opéra?
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Pour moi, le lyrisme prend le dessus
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M.T.: Tout le monde dit néanmoins que la fin de la comédie d'Aristophane est problématique. Pour moi, c'est donc le lyrisme qui prend le dessus pour la réconciliation. Quand les femmes d'Athènes rentrent sur scène pour danser et pour chanter la paix, j’utilise la musique de Hadjidakis, et quand l'action reprend et qu’on retourne à la comédie, je réalise une grande partie chorale lyrique.
A la fin de la pièce, le chœur est prépondérant. Une procession se constitue. Tout le monde a changé de costumes pour la grande fête, on porte maintenant des costumes solennels, il n'y a plus d'habits guerriers, mais il y a beaucoup de lumières, et le rythme continue toujours solennel.
Il y a d’abord les quatre femmes protagonistes qui entrent en scène – Lysistrata, Cléonica, Myrina et Lambito –, un quatuor, ensuite il y a les hommes – le Poète, Provoulos, Kinesias, le Messager – qui chantent aussi en quatuor, puis s’ajoutent les chœurs, les femmes d’abord, les hommes ensuite. Solistes femmes et chœur de femmes, solistes hommes et chœur d’hommes alternent et fusionnent pour en appeler à la réconciliation et à l’unité, et c’est bien ce que moi, pendant toute ma vie, j'ai fait... l’appel aux Grecs: «Unissez-vous!»
Cependant, déjà Aristophane a appelé à l'union des Grecs, arguant qu’ils ont la même religion, la même langue, la même race, le même esprit, le même esprit de lutte aussi, en participant ensemble aux jeux olympiques et en combattant ensemble contre les Perses. Aristophane rappelle également que, quand les Athéniens étaient en guerre contre les Perses, les Spartiates sont venus à leur secours…
Et c’est ce que j'ai proclamé pendant toute ma vie; c'est ma philosophie: L'unité de tous les Grecs d'abord, l'unité des citoyens du monde, de l'univers ensuite. Je pense que c'est ça l'harmonie universelle, l'harmonie sociale.
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Aristophane et ma philosophie s'accordent de manière extraordinaire
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Ainsi à la fin de la pièce, Aristophane et ma philosophie s'accordent de manière extraordinaire. Tous les interprètes sont sur scène pour proclamer que tous les Grecs, – Athéniens, Thébains, Thessaliens, Spartiates, Samiens, Béotiens –, doivent s’unir. Ils chantent d’une même voix, d’un même cœur que finalement l'armée érotique de Lysistrata a vaincu la guerre et a triomphé. J'ai ainsi, en fait, le même finale que dans «Axion Esti» ou comme dans les «Phéniciennes», et donc aussi dans la 4e Symphonie, où le finale est également un hymne d’appel à l'unité et à la gloire de la Grèce…
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Je fais à mes amis, à tout le monde, mon cadeau personnel...
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Je finis ainsi mon œuvre musicale sur un appel à l’unité, mais auparavant, je fais encore un cadeau à mes amis, à tout le monde, mon cadeau personnel. Je leur présente sous forme de chœur la première chanson de «Ta Lyrika»: «Tin porta anigo to vradi», une des plus belles mélodies que j’ai écrites, et je souhaite que, par «Lysistrata», cette mélodie vive une carrière nouvelle auprès des auditeurs de l’opéra, qui ne la connaissent pas.
C'est donc un cadeau personnel, comme il y a l’hommage que je rends à Hadjidakis qui était un ami et aussi un collègue que j'estime beaucoup, car ensemble on a fait tout le changement musical en Grèce. Après, j'ai également une mélodie de mon frère, parce que j'ai voulu que mon frère y figure aussi, que nous soyons réunis, comme nous avons été ensemble toute la vie, pas seulement comme frères, mais également comme artistes. Il est là, comme une ombre de «Lipotaktes»: Tu connais mon esprit, je fais des choses mystiques.
G.W.: Dans «Antigone», tu emploie le «Prologue» pour exprimer tes idées sur la Cité. Est-ce que dans «Lysistrata», le «Poète» remplit la même fonction?
M.T.: Non, ce n'est pas comme dans «Antigone», car toute la pièce évolue sur une cadence endiablée. Elle a une action sans répit, il y a l’impulsion des rythmes, il y a les couleurs, c’est même le triomphe de la danse et des couleurs.
Dans un tel contexte, le « Poète » constitue le contraste. Il chante de manière lyrique, très lyrique, même si le texte est parfois très comique, et je lui ai aussi choisi quatre à cinq très belles mélodies. Le poète est le seul qui soit un chanteur populaire, laïque, mais s’il développe ses très belles mélodies, c’est parce que je voulais avoir de telles mélodies avec un orchestre symphonique.
Parfois à l'intérieur de la structure de l’opéra, comme par exemple la première apparition des vieux Athéniens très fatigués qui entrent
en scène en portant des fardeaux de bois, c'est le côté populaire que je veux souligner, et j'introduis alors à cet effet le bouzouki. Je l’emploie une deuxième fois quand Provoulos, le représentant des Athéniens, un ténor, veut savoir de Lysistrata ce qui se passe. Il arrive pour se présenter solennellement, imbu d’autosuffisance, et commence à chanter, mais quand il commence, il se trompe et entame en espagnol «Vienen los Pajaros» du «Canto General», accompagné au bouzouki, jusqu'à ce qu'on l'interrompe et on lui dise qu’il se trompe et que c'est d’une autre œuvre qu’il s’agit!
Apparaît alors sur scène le «Poète», mais cette fois-ci comme «Compositeur», avec une grande perruque, et demande pardon au public. Il prend la partition, en arrache une page qu’il donne à l'orchestre, donc, on se prépare pour une deuxième entrée musicale, mais l'orchestre recommence la même musique dans une autre tonalité avec un autre texte, - cette fois le bon!
G.W.: En fait tu ironises sur toi-même…
M.T.: Oui, oui. Provoulos commence alors à chanter sur cette mélodie le texte d'Aristophane et dit que si les femmes sont révoltées, c'était la faute aux hommes. Il fait son autocritique. La musique reste celle de «Vienen los Pajaros», mais elle est totalement changée, car nous avons maintenant le bon texte, et là aussi, j'utilise le bouzouki. Et j'utilise le bouzouki une troisième fois, quand commence le chant de Hadjidakis relayé ensuite par l'orchestre.
J'ai donc bouzouki et guitares, j'ai l'orchestre populaire, et tout le reste est confié à l'orchestre symphonique.
G.W.: Bien que ce soit une comédie et que tu ironises aussi sur toi-même, sur ton rôle, il y a cependant l’aspect lyrique qui s’impose en fin de compte: Tu restes donc dans cette «période lyrique» qui t’occupe depuis quinze ans.
M.T.: Je reste tout à fait lyrique, à la fin surtout, puisque la conclusion de l'opéra est la chose la plus sérieuse, la plus importante qui soit: la paix. On ne peut pas faire la comédie avec la paix. De ce fait, tout devient très sérieux. C'est comme une messe, c'est une liturgie, c'est un appel à l'humanité.
Propos recueillis par © Guy Wagner, in kulturissimo, avril 2002
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